"Notre politique a du succès"

Interviews, SEM, 09.12.2013. Swissmem Network, Michael Flückiger

Swissmem Network: "Le scrutin sur l’initiative contre l’immigration de masse est déterminant pour l’industrie. Mario Gattiker, directeur de l’Office fédéral des migrations, explique les avantages de la libre circulation pour l’économie suisse."

A l’entrée de l’OFM figurent des images de l’artiste tunisien Sbiti Abd el Hay. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce langage pictural expressif?
Sbiti est un original bernois. Il se promène chaque jour avec des images qu’il vend pour quelques sous. Certaines me plaisent beaucoup, d’autres pas du tout. Sbiti ne laisse personne indifférent. L’exposition dans notre hall d’entrée doit être un signe, j’en suis à l’origine. Les images de Sbiti créent le dialogue et un cadre pour des rencontres entre collaborateurs et visiteurs. Je suis convaincu qu’il faut soigner la culture d’une bonne vie en commun. On ne peut pas la prêcher et la prescrire.

L’immigration provoque un malaise dans la population, qui y voit une menace pour notre bien-être. Avons- nous dépassé la frontière critique?
Je comprends les craintes liées à la forte immigration des dernières années. Elle est cependant depuis toujours un facteur central pour la croissance économique et pour le bien-être de notre pays. Avec la libre circulation des personnes, de nombreuses entreprises profitent beaucoup d’un libre accès aux marchés de l’UE. Mais l’immigration a aussi des effets négatifs dans certains domaines, d’où la réaction d’une partie de la population. Il faut la prendre au sérieux. Mais cette initiative ne résout pas des problèmes existentiels tels que la pression élevée sur le marché du travail, la pénurie de logements ou les infrastructures des transports surchargées, mais crée au contraire de nouveaux problèmes.

Quel rôle a joué l’immigration pendant la crise économique des dernières années?
Des dépenses de consommation croissantes et une intense activité dans la construction – conséquences de l’immigration élevée – ont sensiblement contribué au fait que nous avons surmonté les dernières années économiquement difficiles nettement mieux que d’autres pays. L’immigration a été un pilier de la conjoncture interne.

Le 9 février, le peuple se prononcera sur l’initiative contre l’immigration de masse. Le Conseil fédéral et le Parlement recommandent un non net contre ce projet. Qu’est-ce qui sera décisif?
Si nous réussissons à apporter des informations concrètes au souverain, je suis convaincu que l’initiative sera rejetée. Chaque fois qu’il s’est agi de questions relatives aux accords bilatéraux, le peuple suisse a confirmé dans les urnes les avantages de la libre circulation. Il est clair que le 9 février nous nous prononcerons aussi sur l’avenir des accords bilatéraux. La libre circulation des personnes en est une partie intégrante. Si elle tombe, tous les accords des Bilatérales i seront abrogés en raison de la clause dite guillotine, c’est-à-dire par exemple que l’accès à l’espace aérien européen et la suppression des obstacles techniques au commerce disparaîtront. il faut aussi souligner que l’initiative entraîne une procédure d’admission beaucoup plus lourde, parce qu’elle exige qu’en cas d’engagement soit vérifié si un travailleur indigène ne pourrait pas être trouvé pour cet emploi. Cette bureaucratie pénalise nos entreprises. Personne ne peut y avoir intérêt.

En avril, il a été décidé de recourir à la clause de sauvegarde, elle est en vigueur depuis fin mai. Quelles réactions a-t-elle suscitées dans l’UE – nous a-t-elle nui?
L’UE nous a fait comprendre son déplaisir. Mais elle a aussi reconnu que la Suisse y a droit selon l’accord sur la libre circulation. Je ne vois pas d’effets négatifs suite au recours temporaire à la clause de sauvegarde – la libre circulation n’en est pas fondamentalement remise en cause.

Comment réagissent les entreprises suisses à la clause de sauvegarde?
Nous n’avons pas épuisé encore le contingent pour les Etats de l’UE-17, ce qui n’est pas le cas pour les 8 Etats de l’Europe de l’Est (UE-8). Ici, les besoins sont supérieurs aux contingents. Nous constatons que certaines entreprises concluent maintenant des contrats de travail de moins d’une année, qui ne tombent pas sous le contingentement.

Il faut aussi empêcher les abus avec de la main d’œuvre étrangère bon marché. En faisons-nous assez?
Vous faites allusion aux mesures d’accompagnement contre le dumping salarial et social. Elles sont essentielles pour l’acceptation de l’accord sur la libre circulation par la population. Ces dernières années, il a beaucoup été entrepris dans ce domaine. Cette année a par exemple été introduite la responsabilité solidaire dans la construction. Si, dans une chaîne de sous-traitants, les conditions minimales de salaire et de travail valables en Suisse ne sont pas respectées par un sous-traitant, l’entrepreneur principal peut être actionné civilement en paiement des salaires manquants. De plus, les employeurs de l’espace UE/AELE doivent faire connaître au préalable le salaire de leurs collaborateurs détachés en Suisse en raison de la nouvelle obligation de déclaration de salaire depuis mi-mai. Actuellement, un groupe de travail examine sous l’égide du Seco, avec les partenaires sociaux, s’il faut encore agir dans le domaine de l’application ou de la législation.

Qu’entendez-vous par une politique migratoire judicieuse?
La politique migratoire de la Suisse a du succès. Nous avons d’un côté la libre circulation avec l’UE et les Etats de l’AELE, d’un autre côté une politique d’admission très restrictive avec les Etats tiers. Le contingent maximum pour la main- d’œuvre hors UE est de 8000 migrants cette année. Cette voie duale a fait ses preuves. Il ne faudrait en revanche pas cacher des effets possibles négatifs d’une immigration élevée et nous devons trouver des solutions, par exemple contre le dumping salarial et social, pour se loger avantageusement, dans le domaine de la planification du territoire ou dans l’intégration des étrangers. De plus, l’immigration n’est pas la seule réponse au besoin croissant du marché du travail en personnel qualifié. ici, l’initiative sur le personnel qualifié est importante, que la Confédération, les cantons et les partenaires sociaux mettront ensemble en pratique ces prochaines années: des mesures dans le domaine de la compatibilité entre profession et famille, ou de la formation permanente, devront faire en sorte que le besoin en personnel qualifié puisse être mieux couvert par des travailleurs habitant déjà la Suisse.

Que faites-vous personnellement?
Ce thème préoccupe la population et donne lieu à des débats politiques controversés. Je savais en tant que directeur ce qui m’attendait, car je travaille depuis 2000 déjà dans cet office fédéral. Il faut avoir une certaine résistance et le soutien du département. En dépit de toutes les attaques auxquelles on est parfois exposé, il ne faut pas se durcir, mais garder la sensibilité nécessaire. Il s’agit en fin de compte presque toujours d’hommes à l’Office fédéral des migrations. Je trouve mon équilibre dans de bonnes conversations avec ma femme ou des amis et en assistant à des manifestations culturelles.

vers le haut Dernière modification 09.12.2013