"Je comprends le scepticisme de la population face aux réfugiés"

Le Matin Dimanche, Fabian Muhieddine et Dominique Botti
Le Matin Dimanche: "La nouvelle a filtré hier dans la presse. Le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a envoyé jeudi soir une lettre aux cantons pour les prévenir d’une nouvelle augmentation des demandes d’asile en Suisse. Les autorités cantonales doivent donc prévoir davantage de places d’accueil et gérer les réactions – généralement négatives – de la population. Le secrétaire d’Etat, Mario Gattiker, veut se montrer apaisant. Entretien."

L’UDC vient de tenir une conférence de presse pour parler du «chaos» en matière de politique migratoire. La nouvelle augmentation que vous annoncez aux cantons ne lui donne-t-elle pas raison?
Pas du tout! Cette dernière année, le Secrétariat d’Etat aux migrations, en collaboration avec les cantons, a pris des mesures efficaces afin de diminuer le nombre de demandes d’asile manifestement infondées, et cela avec succès. Il est vrai que nous avons un taux de reconnaissance du statut de réfugié plus élevé que par le passé, mais ce n’est absolument pas le résultat d’une politique du laisser-faire. Bien au contraire. Les requérants qui se présentent aujourd’hui ont pour la grande majorité vraiment besoin de notre protection. Mais, voyez-vous, nous sommes en année électorale et il n’est pas surprenant que dans une démocratie directe chacun veuille faire campagne. Par contre, je me demande s’il est juste d’utiliser les requérants d’asile dans ce but. Nous parlons d’êtres humains.

Reste que le nombre de requérants augmente.
Nous avons beaucoup augmenté les capacités d’accueil de la Confédération et accéléré les réponses pour les gens en provenance de zones ou pays sûrs, comme les Balkans ou encore le Nigeria, la Gambie ou l’Afrique du Nord. Et j’ai bon espoir que nous continuerons dans cette voie avec la nouvelle législation qui va être discutée ces prochaines semaines aux Chambres fédérales. Cela signifie, qu’au final, les structures d’accueil dans les cantons ne sont plus engorgées par des requérants qui ne répondent pas aux critères pour obtenir l’asile mais servent réellement aux plus vulnérables. Et cela correspond à l’esprit de la loi sur l’asile et à la tradition humanitaire de la Suisse.

Ce n’est pas l’avis de tous. A Chevrilles (FR), il y a eu beaucoup de réactions négatives à l’annonce de la création d’un centre d’hébergement.
Je comprends et je prends au sérieux le scepticisme des populations locales qui n’ont jamais été en contact avec les réfugiés. Et c’est bien pour cela que j’insiste sur le fait qu’en Suisse, il y a un bon système. Si la population comprend que ces réfugiés ont fui des zones en conflit, elle a beaucoup plus de compréhension que pour des réfugiés économiques, comme c’était le cas lors du Printemps arabe. J’aimerais ajouter que je reviens d’Allemagne. Là-bas, ils prévoient 130% d’augmentation des demandes. On est loin des presque 30% que la Suisse a projetés. La grande différence, c’est que l’Allemagne connaît toujours un grand nombre de demandes en provenance des Balkans.

Aujourd’hui, quelle est la gravité de la crise avec cette nouvelle augmentation?
Il est faux de parler de crise. Le nombre de demandes d’asile a été relativement modéré durant les quatre premiers mois de l’année. Nous avons désormais une augmentation significative pour le mois de mai (le nombre de demandes par semaine a triplé pour atteindre un pic de 708 arrivées en une semaine). Il est donc normal que nous informions les cantons le plus vite possible. Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Au début de l’année, nous avions revu nos projections à la hausse, de 24 000 demandes pour 2014 à 29 000 (ffl 2500 demandes) pour l’année en cours. Et pour l’instant, nous sommes dans cette tendance.

Parmi les requérants, il y a beaucoup d’Erythréens et de Somaliens. Avec les accords Dublin, comment est-ce possible? L’Italie fait-elle mal son travail?
Nous savons tous qu’il y a une pression migratoire énorme aux portes de l’Europe. Et la Suisse n’échappe pas au phénomène. En ce qui concerne l’Italie, il faut d’abord reconnaître que ce pays met beaucoup de ressources à protéger les frontières mais aussi à sauver des migrants. Ensuite, il y a des lacunes dans les accords Dublin. La Suisse a toujours milité pour une répartition solidaire des migrants à travers l’Europe. Mais cette discussion prendra du temps. En attendant, on constate que, généralement, 40% des procédures d’asile en Suisse sont des cas Dublin. Or, cette même année, les transferts au titre de Dublin ont diminué de moitié. Ce qui nous pose un grand problème. Cela reflète la difficulté de l’Italie à enregistrer les migrants. La Suisse est ferme sur ce point-là. Elle appelle régulièrement notre voisin à respecter les accords qu’il a signés.

Que sait-on sur ces migrants? S’agit-il de familles, de mineurs, d’hommes seuls?
C’est un vrai mix. Nous avons désormais beaucoup de familles, beaucoup d’enfants et beaucoup de mineurs non accompagnés. Cette dernière catégorie est en forte augmentation. Nous avons déjà enregistré 137 cas en ce début d’année et on ne sait à quoi s’attendre pour la suite. C’est un défi supplémentaire pour leur hébergement et leur accompagnement.

Dernière modification 31.05.2015

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