"En Suisse, personne n’a envie que les réfugiés soient reçus de manière indigne"

Interview, 27. August 2023: Le Matin Dimanche; Ariane Dayer

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En 2023, la Suisse devrait voir arriver entre 28’000 et 35’000 requérants. Comment Elisabeth Baume-Schneider va-t-elle gérer ce dossier dans le contexte des élections fédérales?

Cette semaine, vous avez connu un succès, un accord avec les cantons qui vont ouvrir 1800 places de plus pour l’asile. Mais face à un afflux probable de 28’000 à 35’000 personnes, ça ne va pas suffire?
Ce n’est pas une science exacte. Même si les projections du Service des migrations sont souvent justes, tout dépend d’une situation géostratégique complexe, avec des pics d’arrivées et des profils de personnes qui peuvent être variables. C’est pour ça que je suis heureuse de l’accord avec les cantons, ça montre que la confiance s’est établie.

On va trouver de la place pour les 28’000 personnes qui auront demandé l’asile en 2023 selon les projections actuelles? Vous êtes confiante?
Faire de la politique, ce n’est pas faire des promesses, c’est être responsable. Je suis raisonnablement confiante. Selon l’appréciation actuelle des choses, on va y arriver. Mais il peut se produire une situation imprévisible en Ukraine ou ailleurs. Tant que Confédération, cantons et communes collaborent, je reste prudemment optimiste, on peut trouver des compromis conformes au droit et à notre tradition humanitaire. Je crois que, indépendamment des arrimages politiques, personne n’a envie que les réfugiés soient reçus de manière indigne.

À ces 28’000 personnes vont s’ajouter 20’000 Ukrainiens pour 2023, alors que le pays en a déjà accueilli beaucoup l’an dernier. Au fond, les Suisses sont plus accueillants que ce qui se dit dans le discours politique?
Oui, assurément. Je le constate quand je dialogue avec les gens. Ils me racontent tous leur propre expérience, une anecdote de voisinage, ce qu’ils ont vu dans l’école de leur fille, de leur neveu. C’est très concret, ça montre une Suisse qui est capable de réagir. Il n’y a pas de crise à mes yeux, mais on doit travailler à rassurer, à être crédible et légitime. C’est ce qu’on a fait face à des situations difficiles qui se sont présentées par exemple au centre de Boudry ou au Tessin, en raison d’une forte densité de personnes ou de tensions liées à la frontière.

N’est-on pas au bout de ce système compliqué où il faut tricoter entre le fédéral, le cantonal, les communes, l’armée? C’est trop complexe pour des dossiers qui ont des coups de chaud comme l’asile?
C’est très suisse, cette sorte de puzzle de responsabilités. Ça offre des cautèles que je trouve extrêmement précieuses. Mais il est vrai que, dans les moments de pression, on pourrait envisager des outils politiques plus créatifs. La crise du Covid, celle de l’énergie, celle du climat interrogent le système.

Justement, la Suisse a bien géré la crise Covid parce que c’est la Confédération qui a pris le pouvoir. Ne faut-il pas faire pareil pour l’asile?
Ça pourrait sembler plus confortable au premier coup d’œil, mais je crois qu’on ne peut pas centraliser les décisions et mutualiser ce qui entraîne des dépenses. Je suis très sensible à la réalité des cantons. Il faut qu’ils puissent lancer des projets pour que les requérants ne se forment pas seulement pour acquérir quelques compétences dans la micromécanique ou dans les soins. Il faut travailler les langues, lancer aussi des programmes de nature culturelle, sur le vivre ensemble. Avec les personnes d’Ukraine, par exemple, on est dans un paradoxe, on doit à la fois intégrer et prévoir le retour. Elles ont des compétences, mais actuellement seuls 19% travaillent. Elles ont un sentiment très fort d’appartenance à leur pays et sont en contact quasi journalier avec quelqu’un qui est là-bas. Ce n’est pas si simple pour elles de se dire: "Je vais faire l’effort d’apprendre la langue." J’ai discuté avec de jeunes Ukrainiennes qui veulent être enseignantes dans leur pays. Elles sont derrière leur ordinateur pour ne pas perdre un semestre de formation à distance. Je peux comprendre que, dans cette dynamique-là, elles ne se disent pas "Je vais apprendre un métier dans l’hôtellerie suisse".

Le psychodrame de la session de juin, où vos 3000 places dans des conteneurs ont été refusées par le Conseil des États, vous auriez pu l’éviter?
Je me suis saisie de ce dossier immédiatement après mon arrivée au Conseil fédéral. Je ne pense pas que ce refus était dû à une impréparation, c’est la situation qui est complexe et le processus de traitement des dossiers politiques qui nécessite du temps. Vous savez, on peut discuter politiquement d’un dossier. Ensuite, sur le terrain, ça touche des femmes, des hommes, des familles, des élèves, des villages, des quartiers. C’est une responsabilité commune. La politique d’asile, ce n’est pas une politique de bons et de moins bons élèves. Je ne fais pas de ranking pour désigner les cantons qui jouent le plus le jeu.

Est-ce que vous auriez pensé, un jour, vivre un moment comme celui du débat sur les conteneurs où votre grande adversaire politique serait la conseillère d’État vaudoise Isabelle Moret?
Non, j’aurais plutôt pensé à la situation où, quand je représentais encore mon canton du Jura, j’aurais eu à la convaincre au niveau fédéral: elle avait été candidate au Conseil fédéral.

Dans les visites que vous avez faites sur le terrain, que répondez-vous aux habitants qui sont proches d’un centre et qui ont peur?
Que je les comprends. Il y a probablement moins de sentiments de peur que d’exaspération. Lorsque, par exemple, votre vitre de voiture a été fracassée pour la quatrième fois et que votre assurance ne veut plus vous assurer ou augmente la prime. Ça crée un sentiment d’injustice. Dans les centres, on doit mettre en place des mesures préventives, pas seulement de sécurité, mais aussi sociales. On a vu parfois des crises se créer parce qu’il n’y a pas assez de prises pour charger les téléphones et que ça génère des disputes. Il faut gérer les choses de manière pragmatique, pédagogique. Il faut que les professionnels aient du temps et de bonnes formations. On ne le dit pas assez souvent: les personnes qui travaillent dans les centres font un travail remarquable alors qu’elles sont soumises à des émotions fortes…

La "Weltwoche" dit que les Ukrainiens qui arrivent maintenant sont des vieux et des malades. Est-ce vrai?
Non, ce n’est pas vrai. Autrefois on parlait de riches en Porsche Cayenne, maintenant ce sont des vieux et des malades? Évitons les clichés. Ce sont surtout des femmes et des hommes qui ont fui la guerre. J’ai été fière d’accélérer le traitement des demandes de visa quand il y a eu le tremblement de terre en Turquie et en Syrie. On m’a dit: "Attention, ça va faire appel d’air pour les demandes d’asile." Vous savez combien de ces personnes ont vraiment demandé l’asile? Seulement 23.

Si on n’était pas à deux mois des élections fédérales, est-ce que votre vie serait plus simple?
Elle serait probablement plus tranquille. En fait, ma vie n’est ni simple ni compliquée, elle est passionnante. Il est clair que, jusqu’au mois d’octobre, on va être dans des discours simplifiés et clivants. Or, pour moi, la diversité, c’est la force de la prospérité. Je suis toujours abasourdie par les gens très affirmatifs sur des faits qui ne sont pas complètement justes. Pour moi, la limite, c’est l’éthique.

Comment allez-vous faire pour que l’expression "chaos de l’asile" ne prenne pas tout l’espace?
Continuer à ne pas être seule, à collaborer, comme cette semaine, avec les cantons. Ce n’est pas avec un slogan qu’on va répondre à un slogan. L’asile n’est pas une question de gauche ou de droite, c’est une question de responsabilité de société.

Le projet d’initiative UDC "Une Suisse à 10 millions" va attiser le sentiment de peur?
Je ne pense pas que ça va jouer sur la peur, mais peut-être sur un sentiment d’injustice. Si le pouvoir d’achat diminue, on peut avoir le réflexe de se dire "Et moi? Quand est-ce qu’on augmente ma rente?" Ou si on a de la peine à trouver un appartement, on peut entrer dans une logique de bouc émissaire. Pour moi, ça ne dépend pas du chiffre de 10 millions ou 9,5 millions d’habitants. Ce qui compte, c’est la capacité qu’on a, en tant que société, d’anticiper la vie ensemble. D’organiser la vie dans les villes, les réseaux de transport public pour les régions excentrées. Ce qui compte pour un citoyen, c’est d’avoir un travail et une qualité de vie.

Tout de même, il y a un bien un moment où la limite s’exprime en chiffres?
Je crois plutôt à l’utilité des indicateurs qui doivent appeler à la recherche de solutions. Quand on a par exemple un taux inquiétant de personnes qui sont à la recherche d’un appartement et qui n’en trouvent pas. Le taux de chômage, celui de l’aide sociale, des inégalités, de l’accès aux soins, du sentiment d’insécurité, qu’il soit financier ou affectif.

Comment se sent-on quand on est une des responsables européennes de l’asile et qu’on passe l’été à voir des migrants morts en mer sans avoir été secourus: impuissante?
Oui, impuissante, avec un grand sentiment de malaise. Et en même temps je ne peux pas rester tétanisée par la tristesse. Ça lève plutôt chez moi une énergie. J’en ai parlé avec mon homologue grec ou avec le directeur de Frontex. Ces migrants sont victimes d’un système global qui dysfonctionne, de gens qui les ont mis sur ces bateaux. Ce n’est pas le hasard qui les fait mourir en mer, donc il y a une responsabilité politique à saisir. Ça me pousse à m’impliquer.

Vous vous montrez très attachée à un discours humain sur l’asile. N’est-ce pas une bonne intention de débutante?
Non, vraiment pas. Si je débute à 60 ans, je n’aurai plus beaucoup de temps… Mon passé est fait de travail pour les personnes exclues de la société. Comme fille de paysans, j’ai vécu les réalités du terrain. J’ai vécu ces moments où l’on allait à La Chaux-de-Fonds pour chercher les ouvriers saisonniers qui devaient passer une visite médicale. Je me souviens d’un travailleur qui venait de Denizli, en Turquie. Il avait fait un dessin sur mon livre de souvenirs. Je pensais que c’était un tout petit village, même plus petit que Les Bois. Un jour, vers 20 ans, je suis allée en vacances en Turquie, je voulais voir Denizli: en fait, c’est immense.

Pour vous insulter, vos adversaires utilisent un adjectif, ils vous reprochent d’être "gentille". Ça vous blesse?
S’ils disaient le contraire, ce ne serait pas un compliment non plus. Ce qui me dérange effectivement c’est de m’enfermer dans un qualificatif. Personne ne peut être corseté dans un seul critère. Dans ma rigueur et ma volonté de faire avancer les dossiers, je peux vous dire que je ne suis pas gentille du tout. Je suis souvent souriante, j’ai des moutons à tête noire, soit, je ne vais pas nier cette part de moi. J’ai une tendresse par rapport à d’où je viens, parce que je crois que si l’on connaît bien ses racines, on a moins peur de s’ouvrir aux autres. J’ai une reconnaissance pour mes parents, qui étaient à la fois très croyants et très ouverts.

Dans ce qualificatif "gentille", il y a aussi du sexisme?
Ce n’est pas impossible.

Est-ce que vous rêveriez de faire comme Angela Merkel, d’accueillir soudain un million de réfugiés en disant "Wir schaffen das", on va réussir?
Je rêverais de pouvoir dire "Wir schaffen das", non pas en ouvrant les frontières, mais en lançant une offensive de formation et d’intégration sur le marché du travail pour les réfugiés avec quelques grandes entreprises. D’ailleurs, je ne me contente pas de rêver, je vais le faire, une fois les élections passées.

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